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Je ne dors pas beaucoup.
Mais quand cela arrive...
Mes nuits sont plus belle que vos jours...
J'ai vu l'Australie. Un pays neuf. Les terres sauvages autours, les déserts.
J'ai épousé un chasseur de wallabies, puis je l'ai quitté.
J'ai vu le Grand Nord, dans une expédition polaire. D'autres déserts. La glace. Le bout du monde, là où tout bascule pour un pas de trop. J'ai dormi au creux des congères, nue, emmitouflée dans la fourrure d'un ours blanc dépecé sous mes yeux. J'ai mangé du hareng et du phoque. J'ai vu les aurores boréales.
J'ai épousé un scientifique à la barbe givrée. Puis je l'ai quitté.
On m'appelle l'Aventurière. Ou encore, la Dame de Sienne. C'est là que je suis née, puisqu'il faut bien naître quelque part. Mes récits de voyage sont connus dans le monde entier. Je note tout à la plume dans des carnets reliés à la main par des moines de San Dominico.
J'ai vu les Colonies. J'ai vu l'Afrique Noire. La savane. Les éléphants. Les rhinocéros vautrés dans la boue. Les lionnes repues de zèbres ou de gazelles, somnolant dans l'ombre insignifiante. J'adore les déserts, tous les déserts.
J'ai fêté mes trente ans au c½ur de l'Amazonie, dans une tribu indigène qui n'avait jamais vu de Blancs. Ils m'ont peint le visage. Ils m'ont fait boire la sève des arbres et j'ai parlé avec eux la langue du monde. Ils m'ont offert une sarbacane et appris à confectionner des dards empoisonnés. J'ai tué des boas. J'ai tué des singes et mangé leur cervelle encore fraîche. Je suis partie avec un collier d'os polis qui désormais ne me quitte plus. J'ai longé le fleuve monstrueux quarante jours et quarante nuits.
Mon troisième mari était russe et fou à lier. Ex-secrétaire du tsar. Exilé. Il se nourrissait exclusivement de fenouil cru trempé dans de la vodka. Je ne l'ai pas quitté. Il s'est jeté d'un train en marche, entre Munich et Berlin, poursuivi par un contrôleur zélé qu'il avait pris pour un sicaire bolchevique. On n'a jamais retrouvé son corps.
J'ai vu les neiges éternelles, l'Himalaya, les Andes, le Tibet, la Mongolie, le toit du monde, j'ai marché sur les traces du yéti dans les pas des sherpas. J'ai tout noté, l'encre était gelée et j'ai dû tremper ma plume dans le sang d'un lama blessé. Que les moines de San Dominico me pardonnent.
J'ai été la maîtresse d'un missionnaire chrétien, du côté de Guayaquil. J'ai construit une église là où il n'y avait rien. J'ai prié avec le Père. J'ai prié pour lui. J'ai porté son calice. J'ai fait l'amour devant la croix. J'ai lavé la robe souillée du Père dans les eaux vertes de l'Équateur. Je l'ai quitté pour son manque de fantaisie. Un missionnaire, vous imaginez !...
Paris m'appelait. J'ai vu Paris au temps de sa splendeur. Maintenant, j'aime les déserts et les métropoles. Le paradis et l'enfer, en quelque sorte. J'ai conduit des automobiles. J'ai connu des artistes, peintres, poètes, musiciens, tous génies et précurseurs, grands voyageurs à leur façon. Visionnaires. J'ai partagé le bonheur et la faim, le vertige et l'absinthe. J'ai épousé le plus célèbre d'entre eux, bien avant qu'il ne le soit. J'ai été sa muse. En un seul hiver, il a peint deux cent quatre-vingt-quatre portraits de moi, que j'ai fait brûler un à un dans un énorme poêle en fonte pour ne pas crever de froid. Je ne regrette rien. C'est moi qui l'ai poussé, plus tard, dans les bras d'un richissime banquier turc, opiomane et mécène, qui lui a ouvert les portes de la gloire. Je l'ai quitté avec la satisfaction du devoir accompli. Tous ces tableaux sont ma mémoire, plus un croquis non signé dans mes carnets.
J'ai vu l'Europe entière. Ces empires fragiles et nostalgiques, ces frontières mal cicatrisées et déjà cette vieille croûte qui se craquelle et suinte les ranc½urs séculaires. Je portais un chapeau cloche. La mort m'a frôlée. Deux heures avant d'être assassiné, l'archiduc François Ferdinand dînait à ma table et lustrait outrageusement ses bottes le long de mes mollets.
J'ai senti les prémices de la barbarie avant le reste du monde.
Je n'ai pas pu tout noter, mais je n'oublierai plus. Comment oublier ?
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